Lave

 

Au départ, un éclaboussement... La couleur. Une coulée de polychromie... Face à la peinture de Richard Bonnet, il faut aimer la couleur. Condition nécessaire qui se pose vite en impératif catégorique : il faut. Car il semble que ce soit elle qui puisse, selon l’injonction platonicienne, “sauver les phénomènes”. Sauver les phénomènes, sauvegarder l’exubérance de ce qui a lieu - paysage naturel ou mental... - dont il ne reste rien sinon un vertige sur la rétine, un passage inessentiel. Pour voir vraiment - et d’abord se demander ce que l’on voit : Nature ou formes psychédéliques de l’esprit ? - cette peinture recompose l’égarement de l’œil, son débordement initial, l’excès phénoménal qui l’oblige à une accommodation spéciale. Il y a à voir, non comme prise de possession de l’objet - voir, c’est avoir à distance, dit-on ­- mais comme strict champ d’appartenance du regard qui se reprend dans son acte même. Expérience phénoménologique. S’il faut se faire voyant en poésie, il faut peut-être se voir voyant en peinture. Et c’est cette impression que donnent ces peintures : l’œil est renvoyé à sa propre faculté d’être sens et sensible. Sensible, c’est-à-dire aussi - comme on dirait d’une plaie encore douloureuse au contact qu’elle est sensible - que le moindre effleurement met en alerte le sens en question. Être sensible à sa propre vision autant qu’à ce qui est vu, c’est la volonté de la peinture.

En fin de compte, la représentation s’efface comme représentation et le regard s’isole dans cette présence, matière fibreuse, verticalité colorée, géométrie naturelle et formes ophidiennes... Au bord du débordement, la prolifération sensuelle des formes et des couleurs fait penser au magma végétal bouillonnant d’un début de monde. Quelques cailloux, loin d’être compacts, semblent figurer une matière trouée, l’éclatement du solide et comme un défi aux trois états de la matière.

C’est sans doute que la lave les contients tous les trois dans un équilibre fusionnel étudié.

Mais si un fleuve s’abouche toujours à sa source, il apparaît qu’ici la lave soit orpheline du volcan, “absent de tout bouquet”, origine occultée, recouvert par son fruit, qui le nie. La couleur semble issue d’un vortex dont l’origine se perd... La toile garde son secret, se mange la bouche, s’expose muette. C’est sans doute au silence que conduisent les manifestations les plus excessives de ce qui naît du monde.

 

Christine KISCHEL

 

Sisteron, le 21-12-00.

 

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